Pourquoi Zephirin.eu ?

... en souvenir de Zéphirin Thévenin...


 

Article paru dans Les Dépêches du 7 juillet 1937.

 LA MORT DE ZEPHIRIN THEVENIN

Inventeur du pince-nez "Fitz-U"

"Mercredi dernier, la presque totalité des véritables lunetiers de Morez accompagnait à sa dernière demeure la dépouille mortelle de Zéphirin THEVENIN. Sur la tombe, son ancien directeur à l'Ecole Pratique prononça le discours suivant :

Mesdames, Messieurs,

Je n'ai pas le courage de laisser refermer cette tombe sans dire un dernier adieu à mon ancien collaborateur Zéphirin THEVENIN, contremaître à l'Ecole Pratique de Morez.

Il est né à La Mouille en 1866 ; c'était mon conscrit. De bonne heure il se mit à travailler sur les lunettes et sur les pince-nez qui, en ce moment, se faisaient entièrement à la main et il se met au courant de toutes les passes de la fabrication. Il avait une intelligence, un esprit très éveillé, une adresse extraordinaire ; il se rendait compte bien vite du dispositif à apporter pour perfectionner une fabrication ; il en connaissait tous les détails dans les différents modèles. Ce fut un lunetier dans toute l'acceptation du mot.

Vers 1890, il est ouvrier chez Henri Colin. L'emploi des verres cylindriques, qui commençait à se répandre, avait fait apparaître le pince-nez horizontal où la pression est assurée par un ressort à boudin qui agit sur deux branches horizontales coulissant l'une sur l'autre. Ce modèle fait furie dès le début et exige de très bons ouvriers pour sa fabrication. On en fait de gros stocks, car on prévoit qu'il va s'écouler facilement. Tout d'un coup, on signale qu'il est breveté et que sa fabrication est défendue. Il faut faire rentrer tout ce qui est en fabrication et garder tous les stocks accumulés. Mais cette difficulté n'est pas pour arrêter nos Moréziens. On cherchera un modèle qui soit encore mieux que le pince-nez horizontal et qui puisse le remplacer.

C'est Zéphirin THEVENIN qui le trouve en 1892. C'était le "pince-nez Fitz-U" actuel.

Il en soumet le premier modèle à son patron, qui hésite et fait attendre sa réponse ; il le soumet à un autre patron Constant Cottet, qui l'embauche immédiatement pour le fabriquer ; mais Zéphirin THEVENIN a encore à finir, chez le premier patron, un engagement de deux ans qu'il doit achever ; c'est ce qui l'oblige à garder pendant deux ans encore son invention dans sa poche sans la montrer à personne pour qu'on ne puisse pas la copier. Il la met enfin en fabrication. Sa nouvelle maison cède le modèle à une maison de Londres, qui en fait fabriquer à Morez quelques centaines de mille, sous le nom de "Mauvilette".

Quand ce stock est écoulé, on n'en reparle plus, car on était revenu au pince-nez horizontal primitif, dont le brevet avait été reconnu non valable. Et puis, près de vingt ans après, vers 1910, on voit apparaître le "pince-nez Thévenin", venant d'Amérique et portant cette fois le nom de "Fitz-U" (qui va bien). Il fait encore furie, et finit par se planter sur presque tous les nez de myopes ; les presbytes même en réclament ; les femmes en raffolent. Quand il est bien ajusté sur la figure, c'est le pince-nez idéal, parce qu'il est bien équilibré et qu'il s'harmonise bien avec les traits du visage.

En tout cas ce modèle de pince-nez s'est fabriqué par quantités énormes et aujourd'hui que l'usage des pince-nez a presque disparu, c'est un des rares modèles qui se fabrique encore.

Thévenin avait eu le tort de ne pas faire breveter son invention comme Fleming de Londres vient de le faire pour les lunettes à tenons hauts pour lesquelles il chicane tant nos fabricants et nos opticiens. - C'est bien là le caractère français, nous donnons nos inventions mais nous ne les vendons pas. Le Fitz-U a pu ainsi être fabriqué par les maisons de lunettes du monde entier et, sans avoir tant d'histoires il leur a rapporté bien plus que la lunette à tenons hauts ne leur rapportera jamais.

Les maisons de Morez ont pu en faire pour plusieurs millions mais c'est par milliards qu'il faudrait compter ce qu'il a rapporté aux maisons américaines : American-Optical C°, Bauch et Lomb représenté par Télégic, Schïr-ou, etc. et aux maisons allemandes : Bohler, Birkenstein, Zeiss, Nitche et Gunther, Rapsh, Baumgarten, etc …

Et pourtant Zéphirin Thévenin, qui, après plus de vingt ans de services de contremaître, n'a pas été jugé digne de rentrer à la nouvelle Ecole, a dû se remettre à 65 ans à travailler pour gagner sa vie et ceux à qui il a fait gagner des millions n'ont jamais songé à lui venir en aide.

A un moment donné, j'ai bien signalé sa pénible situation, dans "l'Opticien Français" et lancé un appel en sa faveur, non pour une aumône en argent, mais pour lui faire gagner sa vie en lui commandant la lunette "Zeph" avec nouveau dispositif pour branches inclinables. On n'a pas répondu à mon appel et les rares qui lui ont passé des commandes l'ont encore marchandé.

Je n'ajoute pas de commentaires à tout cela et je les laisse à l'appréciation de ceux qui m'écoutent.

Et puis Thévenin a été pendant plus de vingt ans contremaître de lunetterie à l'Ecole pratique. Il connaissait admirablement son métier avec toutes ses roueries et ses tours de mains et c'est ce qu'il s'efforçait d'apprendre aux élèves.

Aussi les anciens élèves qu'il a formés ont réussi admirablement chez les fabricants et les opticiens qui les ont employés et conservent comme moi d'ailleurs, le meilleur souvenir de Thévenin. Il n'était pas administratif pour un sou, il ne suivait pas toujours les règlements et on lui reprochait de sortir pendant la récréation. Cela n'empêche pas que c'est encore son cours et ses méthodes qui sont en usage à la nouvelle Ecole.

Il fut un des meilleurs lunetiers de la région et son "Fitz-U" fait le plus grand honneur à Morez et à toute l'optique française."